De l’état des lieux à l’état de grâce

 

Certains ont à faire valoir un peu de glèbe du Rouergue qui leur collerait aux sabots. Mais le Rouergue n’est pas fait que de cette terre-là. A la marge des ségalas, d’autres ont leurs racines. Elles fouillent la houille, cherchent quelque substance nourricière dans les dessous d’un crassier. Ainsi courent celles de Cazelles qui petit-Jean dansait en courtes culottes et contre tout interdit sur les alpages noirs de déchets industriels. Et comme il s’en est allé habiter Viviez il a depuis toujours, juste en face du regard, juste derrière la ligne de chemin de fer qui n’achemine plus de fer, cette vision de montagne que l’on dit Pelée parce qu’on l’aura compris, pas une jonquille ne pousse aux rayons de son soleil plombé.

 

Jean Cazelles est photographe - il est sot de le rappeler - et organisateur des Photofolies à Rodez. Alors c’est de sa boîte noire qu’il a évidemment choisi d’user sur ce paysage noir pour en sortir des images noires. Enfin, noires, noires… Disons noires comme une peinture de Soulages. C’est-à-dire d’un noir lisible, lumineux, révélateur. Noir comme la mémoire…

 

C’est à l’aube ou au crépuscule que la silhouette de Jean Cazelles arpente sa mémoire, dans ce peu de jour qui cisèle le moindre relief, effile un rien d’herbe têtue, découpe une fougère bientôt fossile, sculpte une racine souffrante d’arbre malade mais vivant…

 

En ce travail qu’il présente, Jean Cazelles est tout à la fois reporter - il témoigne d’un passé industriel - et plasticien en cela qu’il traite le paysage par fragments, l’éclaire par rehauts comme un graveur aurait pu y aller de sa pointe sèche, et le transfigure jusqu’à le rendre exotique.

 

Les tirages sont d’une superbe densité, à peine mis en lumière selon les points où Jean Cazelles veut bien que nous posions nos regards sur " un paysage en état de commotion "  comme l’écrit Guy Jouaville du Parvis de Tarbes, " un paysage où chaque lumière irise les découpes que le temps a sculptées au plus profond de l’individu ".     

 Elian Da Silva - 1998

Cazelles, noir comme la mémoire